mercredi 18 octobre 2017

"Un Matin ordinaire" au fil des jours...




Comme un enfant qui rêve de super-héros, je rêve de victoires.


J’ai toujours été comme ça. Envie de bouger, de me dépenser. Je rêve d’arriver le premier et rien ne peut m’arrêter.

Avec mon pote Axel, on se tire la bourre depuis toujours. Soit c’est lui qui gagne, soit c’est moi, mais ici, la médaille, c’est forcément pour nous. On n’est pas des pros, mais on s’en inspire.

Pour le sport, j’ai arrêté mes études à vingt ans. Je voulais des défis à relever et des missions à accomplir. J’ai fait mon service militaire, mes amis m’ont regardé de travers. Pour eux, quoique bien affûté, j’avais pas le profil. Axel s’y est mis aussi, mais ma décision était prise.

Au début, j’en ai bavé, à cause de la discipline. J’ai tenu bon. Fidèle à ma résolution, je me suis plié aux règles et j’ai pris goût à l’effort. J’ai appris à me battre, à me donner corps et âme pour atteindre mes objectifs. J’ai commencé à enquiller les défis et si Jim m’avait dit comme dans Mission impossible : « Bonjour Jérôme. Votre mission, si toutefois vous l’acceptez… », j’aurais répondu OK sans hésiter.

À la fin de l’année, on m’a proposé la Police nationale. Concours, uniforme bleu marine et titre de gardien de la paix à la clé. J’ai eu un poste ici, à deux pas de chez moi. C’est super, ça me laisse du temps pour m’entraîner avec Axel. On se cale des séances de deux heures, c’est stimulant. Il me booste, il est plus fort que moi, mais il se la raconte pas.

Au début, la course à pied, je trouvais ça con. C’est Axel qui m’a embringué là-dedans quand j’ai arrêté le moto-cross pour acheter une maison.

Vivi, un ami de la famille, avait un bon plan pour moi. Maison avec vue sur le lac, juste à côté du nouveau lotissement. Camille était emballée, prête à faire des heures supplémentaires et Vivi avait un copain banquier pour nous faire un bon prêt. J’ai foncé.

On a signé le compromis de vente et, six mois plus tard, on s’est installés. Camille s’occupe des travaux, de la déco et du jardin. Elle me demande rien, sauf quand c’est lourd. Elle sait que pour moi le sport passe avant tout. En échange, je lui fais la cuisine et les courses.

Comme le banquier, Axel a acheté une parcelle pour construire une maison à ossature en bois près de chez moi.

On s’éclate. On sort de chez nous et direct, dans les bois. Sans moto-cross, je m’ennuyais comme un rat mort, alors je me suis mis à la course. Camille m’a offert une super montre cardio et j’y ai pris goût !

On s’est fait un programme de fous avec un logiciel de pros. Mon naturel est revenu au galop, rêves de victoires, de retrouver avec la course les sensations que j’avais sur ma moto.

Et si on faisait un marathon ?

J’ai lancé ça à la cantonade. Fin de soirée bien arrosée, en boîte.

C’était pour rigoler et se faire un gros délire. On se voyait déjà à l’affiche du fameux quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres. On se prenait pour le messager antique qui avait couru de Marathon à Athènes pour annoncer la victoire contre les Perses.
 
Voilà comment on s’est fixé en point de mire le marathon de Paris en avril.



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© Marjorie Tixier, Un Matin ordinaire, chapitre 6, Jérôme
 
 

mardi 17 octobre 2017

"Un Matin ordinaire" au fil des jours...




Mes filles font tout mon bonheur, chacune ressemble un peu à Laurence, à sa façon, mais je ne saurais trop dire comment.

Il y a quelques années, elles se sont mises à réclamer leurs grands-parents. Elles s’étaient donné le mot et répétaient en boucle : Quand est-ce qu’on verra papi et mamie ?

J’étais perdu. Je faisais comme si je n’avais rien entendu. Ça doit être pour ça que les filles en remettaient une louche à chaque fois.

Comme toujours, c’est Laurence qui a trouvé la solution.

Un matin, elle a pris son courage à deux mains pour décrocher le téléphone. C’est ma mère qui lui a répondu. Elle a dit que c’était plus la peine de venir, que c’était bien comme ça et puis qu’elle l’avait jamais vue enceinte, alors que pour elle, y avait pas de petite fille. Laurence a dit : Au revoir et portez-vous bien. Elle ne s’attendait pas à autre chose.

Le soir, on a réuni les filles autour du feu pour leur expliquer la situation. Annie a dit : On a compris. Julie a gardé le silence en me regardant tristement. Elle avait dû sentir la faille qui me séparait de mes parents.

J’aurais pu, comme Laurence, passer le bac et tout le tralala. J’aurais pu lire, lire, lire en douce comme Julie même si mon père refusait de me prêter ses livres neufs de peur que je ne les salisse. J’ai préféré travailler, gagner ma vie le plus tôt possible pour ne rien avoir à demander. Pour ça, rien de tel que le bâtiment. J’aurais voulu partir loin, disparaître du jour au lendemain, mais je n’arrivais pas à laisser maman, alors je suis resté dix ans à végéter sous le regard noir de mon père. Je lui ai versé plus des trois quarts de mon salaire pour rester là, travailler six jours par semaine, sortir avec les collègues le samedi soir et jouer au ball-trap le dimanche après-midi. Je rapportais souvent des coupes dont mon père n’avait que faire, seules lui importaient les victuailles qui allaient parfois avec. Il avait manqué de tout pendant la guerre, de nourriture surtout. Il mangeait toujours lentement, solennellement, en silence et sans gaspiller. Je me demande encore comment j’ai pu rester si longtemps. Pour aider maman, probablement. Papa ne mettait jamais la main à la pâte. Tout son temps libre était consacré à la lecture. Il répétait qu’une vie ne suffirait pas à rattraper son retard et me méprisait de regarder la télé. Mes frères étaient déjà mariés, partis, ouvriers aussi pour gagner du temps et ne rien demander à celui qui gardait tout pour lui.

Il m’a fallu Laurence pour m’arracher de ma souche et des années pour m’en pardonner. Je ne regrette pas.

Julie pleure, en cachette. J’aimerais savoir la consoler, la prendre dans mes bras, lui dire que je l’aime, qu’elle est ma fille adorée, belle comme la plus belle jacinthe de mon jardin (je l’aurais plutôt appelée ma rose, mais c’est interdit dans la maison, à cause de la mère de Laurence), alors je la compare à une jacinthe, parce que sa peau de fillette exhale cette senteur envoûtante de la jacinthe en hiver. Je ne l’ai pas prise dans mes bras quand j’ai vu son regard triste au coin de la cheminée. C’est toujours Laurence qui console les filles. Moi, je n’ose pas les approcher. Elles me font peur elles aussi, vraiment. Ma douceur est de leur offrir des Mentos en sortant de la piscine, mais Julie n’en mange pas, alors je ne sais pas comment lui faire plaisir.
 

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© Marjorie Tixier, Un Matin ordinaire, chapitre 5, Edmond
 
 
 

lundi 16 octobre 2017

"Un Matin ordinaire" au fil des jours...




Dans mon sac j’ai des faux billets, des faux chèques, mais des vrais stylos, un vrai miroir et un vrai couteau en plastique. Les vrais stylos servent à remplir les faux chèques, pour payer les cigarettes. Le vrai miroir, c’est pour être sûre que j’aie bien mis le rouge à lèvres. Le vrai couteau, c’est pour le grand méchant loup. Julie en a peur, elle dit qu’il faut se cacher dans la garde-robe pour qu’il ne nous voie pas. N’importe quoi !

Il n’y a pas de loup ici, seulement des renards et ils ont peur de nous. Alors le couteau (en plastique) c’est pour couper l’oseille que je ne mange plus parce que moi aussi je commence à avoir mal à l’estomac.

Quand on joue avec Julie, c’est jamais drôle. Elle a toujours un pet de travers. À la piscine, c’est à cause de son maillot de bain parce qu’elle a honte de ce qui est écrit dessus.

Moi, je lui dis :

C’est pas grave, tu croises les bras sur ton ventre et tu cours jusqu’au grand bassin (c’est interdit mais on dira qu’on savait pas), tu plonges et on en parle plus.

Julie ne répond pas, pour elle j’ai bien compris que c’est mission impossible.

Je n’ai peur de rien, moi. Je fonce. Dans l’eau, plus je fais de bruit, plus je m’amuse. J’adore jouer au petit chien avec papa, rigoler, crier, me trouver de nouveaux copains, faire des bombes et éclabousser tout le monde. Je me dépense. Je me dépense tellement que j’ai toujours une faim de loup à la sortie de la piscine. J’engloutis tous les Mentos que papa achète au distrib’, je dévore l’intégralité du repas que maman a préparé, mais c’est jamais assez alors je lèche mon assiette, le plat et avale tout ce qui traîne dans le plus grand secret. Je suis tellement gourmande que maman me rationne parce que je passe ma journée à lui demander : Quand est-ce qu’on mange ?

J’ai juste un peu de ventre, un rien, pas grand-chose, mais maman ne veut pas que je prenne de mauvaises habitudes. C’est pour ça qu’elle me répète à tous les repas, y compris au goûter:

Annie, ma chérie, ça suffit, tu as assez mangé.
Moi, je ne trouve pas. J’en veux toujours plus.




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© Marjorie Tixier, Un Matin ordinaire, chapitre 4, Annie

dimanche 15 octobre 2017

"Un Matin ordinaire" au fil des jours...



Ma femme, aurait bien aimé être musicienne, mais elle n’a pas eu le courage de s’y mettre. Elle disait toujours : C’est trop tard, je suis trop vieille, je n’y arriverai pas, c’est pas pour des gens comme moi… Elle se trouvait des excuses, de bonnes excuses pour ne rien faire et se dessécher petit à petit. Ma fille est tout son contraire, encore aujourd’hui et même après des années de refus, elle continue de demander à son mari de l’emmener à l’étranger.

D’ailleurs, elle va bientôt arriver. Je remets en ordre mes cheveux blancs. Je l’attends avec impatience, les yeux rivés sur ma montre qui reste indéfectiblement à mon poignet, même si elle gêne les infirmières. Laurence sera à l’heure. Onze heures précises, dans un quart d’heure, elle sera là toute belle, toute ma fille infirmière qui ne me soigne pas, pas de cette façon-là.

Je l’attends. Je suis sûr qu’elle serait contente que je tombe amoureux à mon âge, si l’on peut dire ! Parfois elle évoque encore Christiane qui était si gentille qu’on avait fini par l’inviter aux anniversaires des filles. Ce souvenir me réjouit et me détend pour laisser place à une douce somnolence.

Je revois ma fille toute petite, toute mignonne avec ses cheveux au carré, sa blouse d’infirmière, ses gants en plastique et son baigneur dans les bras. Avec elle, j’ai appris à aimer, pas juste pour moi, mais pour qu’elle soit heureuse et ne manque de rien.
 J’ai surtout appris à ne plus me sentir coupable.

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© Marjorie Tixier, Un Matin ordinaire, chapitre 3, Charles

vendredi 13 octobre 2017

"Un Matin ordinaire" au fil des jours...




Pour tirer le rideau, j’y vais mollo. Je fronce à peine le tissu, mais assez pour bien la voir. Je fais jamais ça pour Edmond, il m’intéresse que pour me dépanner quand j’ai une petite fuite ou un petit désagrément. Il est bonne pâte. Je lui donne une bouteille de bière ou de pastis, ça lui va toujours. Il me remercie et me dit : À la prochaine.

Les filles sont bien jolies, mais je cherche pas à les voir non plus. Elles font un bruit ! Surtout quand elles jouent à la balançoire, ça chante à tue-tête, en particulier la cadette qui vocifère des trucs sans queue ni tête. Le pire, c’est l’été, dans la piscine. Les filles y passent leurs après-midi en petite tenue, l’aînée (pas celle qui crie) porte un maillot de bain fuchsia sur lequel est écrit en grandes lettres jaunes « Super nana » (elle croise les bras sur son ventre quand quelqu’un s’approche, elle doit avoir honte, la pauvre). L’eau gicle partout, ça hurle, ça crie, ça rit et ça patauge comme des bécasses, le poste à fond avec cette même chanson en boucle qui a aucun sens, sans doute d’un nouveau groupe de sauvages. Moi, connais pas.

Bref, les filles, Julie et Annie, sont la plaie de mes vieilles oreilles. Dans le silence de l’hiver, quand la neige tombe, elles arrivent encore à piailler en faisant un bonhomme de neige.

La voisine est calme, elle crie pas, sa voix de rossignol appelle. Si j’allais à l’hôpital, j’aimerais qu’elle soit mon infirmière. Je sentirais ses seins se pencher sur moi quand elle réglerait ma perfusion, ses jolis seins ronds, comme les miens. Elle porterait sa blouse blanche, pas un tablier, non, une blouse, toute propre chaque matin qui sentirait la lavande.



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© Marjorie Tixier, Un Matin ordinaire, chapitre 2, Thérèse

jeudi 12 octobre 2017

"Un matin ordinaire" au fil des jours...



Papa ne me demande pas comment je vais. Je crois qu’il n’a jamais pensé que je pouvais avoir des hauts et des bas comme lui. Certes je n’ai pas sa maladie, et même pas de maladie du tout. J’ai un mari, une belle maison, un travail intéressant et deux ravissantes petites filles, mais je ne vois pas pourquoi à moi aussi on ne demanderait pas parfois : Comment vas-tu ?

Peut-être parce que je suis infirmière. Si je prends soin des autres, c’est que je sais prendre soin de moi.
 
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© Marjorie Tixier, Un Matin ordinaire, chapitre 1, Laurence

mardi 10 octobre 2017

En concours!


Un roman sur la résilience...

N'hésitez pas à le lire (c'est gratuit), à le soutenir si vous l'aimez, à m'en dire ce que vous en pensez!

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